Un moment Hamiltonien pour l’Europe… L’histoire sans fin ?

L’Histoire ne rampe pas. L’Histoire bondit.

Nassim Nicholas Taleb.

Dans ces temps troublés pour l’économie mondiale plongée dans un coma artificiel, l’union monétaire européenne est sur la brèche. Les pays qui s’opposent à toute forme de mutualisation ordonnée de la dette empêchent de facto la survenance d’un moment Hamiltonien pour l’Europe. Sans ce saut fédéral, il existe de réels risques d’implosion de la zone euro et, même, de l’Union Européenne dans son ensemble. Cette courte note tente d’expliquer en quoi l’expérience des États-Unis pourrait être source d’inspiration pour les Européens dans une période où le concept d’incertitude radicale est particulièrement pertinent.

1. Cygnes noirs et cygnes blancs

Comme le souligne le philosophe Edgar Morin, nous vivons une période pleine d’incertitudes. Nous n’avons pas assez de connaissances sur les origines du virus, ses mutations potentielles, les populations les plus susceptibles d’être infectées, sa dangerosité globale… Nous n’en savons tout simplement pas assez. Contrairement à ce que la plupart des gens pensent en temps normal, la vie elle-même est pleine d’incertitudes. Le principal message d’Edgar Morin est que nous devons attendre l’inattendu. Ce simple et puissant message philosophique a des implications gigantesques sur la manière dont nous construisons nos modèles théoriques et empiriques pour prévoir les évolutions économiques et financières.

Pour complètement saisir les implications de la vision d’Edgar Morin, nous devons clarifier la manière dont nous définissons le concept d’incertitude. Pour y parvenir, nous pouvons commencer par la définition donnée par Nassim Taleb au fameux « Cygne Noir » (Times, 2020). Un Cygne Noir est « un événement inattendu d’ampleur et de conséquence considérables qui aurait pu être anticipé ». Dans cette perspective, un Cygne Blanc est « un événement attendu d’ampleur et de conséquence considérables (par conséquent, il a été anticipé) ». Plusieurs observateurs, dont Roubini (2020), pensent que la pandémie actuelle est un Cygne Blanc, pas un Cygne Noir, en raison des nombreux avertissements lancés par les épidémiologistes sur la possibilité d’épisodes pandémiques extrêmes à la suite des épisodes épidémiques du SRAS en 2002-2003 et de la crise du MERS au Moyen-Orient à partir de 2012.

Néanmoins, il existe un troisième type d’incertitude qui fait référence au concept d’Incertitude Radicale introduite par Frank Knight et défendue par John Maynard Keynes. Ce concept est proche de l’« Incertitude Espace État » introduite par Bradley et Drechsler (2014). Ce type d’incertitude peut être défini de la manière suivante « l’incertitude espace état surgit lorsqu’un agent est conscient de la possibilité qu’elle a complétement oublié un état du monde de l’espace état ». Dans ce cas, l’ajout d’un état du monde supplémentaire regroupant tous les autres états du monde possible ne réduit pas l’incertitude puisque les agents ne savent pas quels sont les événements qui sont inclus dans cet ultime état du monde et, ainsi, ils ne pourront pas attribuer de probabilités à ces différents événements. Nous ne savons tout simplement pas, comme le note Keynes. Un événement caractérisé par l’Incertitude Radicale est un événement inattendu d’ampleur et de conséquence considérables qui n’aurait pas pu être anticipé.

2. Quelques leçons de l’Histoire

Comme nous l’avons vu dans la section précédente, la période actuelle est caractérisée par de nombreuses sources d’incertitude. Même s’il est difficile de déterminer quel concept décrivant l’incertitude est le plus pertinent pour analyser le futur proche. Il est assez clair que les prévisions économiques et financières sont profondément affectées par ces incertitudes. En effet, la plupart des prévisions économiques et financières faites au début de cette année, sur la croissance mondiale par exemple, sont obsolètes et non-pertinentes à présent. D’un point de vue conceptuel, il est loin d’être impossible que les prévisions actuelles connaissent le même destin. Par conséquent, il peut être utile de nous tourner vers l’Histoire.

Ryan et Loughlin (2018) analysent les expériences historiques de trois unions monétaires à savoir l’Union Monétaire Latine, l’Union Monétaire Scandinave et l’Union Monétaire Austro-Hongroise. Dans une tentative visant à glaner quelques leçons pour l’Union Monétaire Européenne, ils concluent que ces unions monétaires n’ont pas survécu à la Première Guerre Mondiale pour deux raisons principales, d’une part, les rivalités nationales, et d’autre part, la non-existence d’institutions robustes telle qu’une banque centrale commune et politique budgétaire unifiée. De plus, pour compléter les deux conclusions précédemment citées, ils soulignent trois autres points dans leur comparaison avec l’Union Monétaire Européenne, à savoir la fragilité des unions monétaires dans l’histoire, l’importance de la convergence économique pour ancrer les arrangements institutionnels dans la réalité économique et financière, et l’importance des institutions pour endiguer l’aléa moral.

Lorsque la crise de l’euro se termina fin 2012, quelques observateurs ont essayé de mettre en perspective l’expérience européenne en la comparant avec l’histoire monétaire américaine. Par exemple, Gaspar (2015) propose d’explorer les débuts de l’expérience historique des États-Unis pour essayer de récolter quelques enseignements pour les Européens. Il étudie le rôle décisif d’Alexander Hamilton, le premier secrétaire au Trésor. Lors de son arrivée en 1789, le gouvernement fédéral était en situation de défaut. Après son départ en 1795, les bons du Trésor américains sont devenus les actifs financiers les plus sûrs. Par ailleurs, il souligne que ce moment Hamiltonien illustre parfaitement la conjonction de trois domaines enchevêtrés : la politique, la politique budgétaire et les activités financières.

De surcroît, il essaye de tirer des leçons de ce moment Hamiltonien et souligne que ces trois domaines précédemment cités (c.-à-d. la politique, la politique budgétaire et les activités financières) sont enchevêtrés de manière complexe et qu’ils constituent une myriade de problèmes systémiques qui nécessite des solutions systémiques.

Assurément, la politique est très importante. Dans ce domaine, Gaspar souligne trois points fondamentaux. Le premier point fondamental concerne des problèmes de redistribution entre États Membres (des actifs nationaux restants après la mutualisation) et à l’intérieur même des États Membres (entre générations). Ensuite, le second point fondamental concerne les finances publiques. En Europe, elles ont une place particulière, car elles sont au cœur du contrat social. L’État-Providence semble bien loin de la conception minimaliste d’Hamilton. Au dix-huitième siècle, la majorité de la dette américaine a été accumulée pour financer la Guerre d’Indépendance, donc pour des « raisons fédérales ». Ce n’est pas le cas pour les Européens du vingtième et vingt-et-unième siècle où la majeure partie de la dette a été accumulée pour des « raisons nationales », pour financer l’État-Providence après les crises énergétiques des années 1970. Pour finir, le troisième point fondamental sur le plan politique concerne la nature du système politique lui-même. En effet, l’Union Européenne est basée sur un système politique inter-étatique (inter-national). Cette construction institutionnelle originale trouve son origine dans la tragédie de la Seconde Guerre Mondiale.

De plus, la soutenabilité des finances publiques est essentielle. En effet, nous pouvons considérer au même titre que Gaspar que les membres d’une fédération à part entière doivent adopter des règles pour éviter la banqueroute (ce fut le cas pour plus de la moitié des états américains après une série de faillites entre 1841 et 1842). Dans le même temps, un membre d’une fédération ne peut pas émettre sa propre dette au nom de la fédération. Ainsi, l’importance d’une clause de non-renflouement est essentielle pour assurer la viabilité de la fédération.  Aux États-Unis, comme le note Gaspar, il a fallu que la Constitution remplace les Articles de la Confédération, ce qui n’est pas un petit changement.

En outre, une union politique et économique doit disposer des moyens de financement de ses dépenses publiques. Plus simplement, si l’endettement public et, par conséquent, les dépenses publiques sont regroupées au niveau fédéral, alors la fédération doit disposer d’un pouvoir de taxation. Autrement, la soutenabilité des dépenses publiques reposera sur les épaules des États Membres (comme dans l’Union Monétaire Européenne) et sera sujette à des rivalités nationales qui pourront compromettre sa stabilité financière.

Ces deux derniers points, (i) la politique et (ii) la soutenabilité des dépenses publiques suffisent à souligner les grandes différences entre la crise actuelle et l’époque d’Alexander Hamilton. Même si le Président de la République, Emmanuel Macron a déclaré que « Nous sommes en guerre » (Le Monde, 2020), on peut se demander si la crise causée par la pandémie actuelle mènera vers un bien commun supérieur comme la Guerre d’Indépendance l’a fait pour les Treize Colonies. Pour finir, on peut citer le bon mot du regretté Paul Volcker en 2012 après la crise de la zone euro : « comme je le vois, l’Europe est à un moment Hamiltonien, mais il n’y a pas d’Alexander Hamilton à l’horizon ».

3. Eurobonds contre bons Hamiltoniens

Lorsque la crise de l’euro se termina fin 2012, l’opposition à toute forme de mutualisation de la dette était assez répandue parmi les politiciens et au sein des cercles économiques. Quelques voix ont soutenu que l’Union Monétaire Européenne ne pourrait pas survivre sans un saut fédéral en matière d’intégration économique et politique. Quelques pays étaient opposés à toute forme de mutualisation de la dette principalement en raison d’une logique basée sur le concept d’aléa moral. En effet, en l’absence d’une intégration politique complète, plusieurs observateurs croyaient fermement que les pays non-vertueux pourraient être tentés de mener des politiques budgétaires insoutenables. Ce qui, par conséquent, mettrait en danger la santé financière de l’Union Européenne dans son ensemble. Cette logique a un fond de vérité, mais elle passe à côté d’éléments essentiels puisque nous pouvons considérer que les pays périphériques du Sud de l’Europe ont joué le rôle de consommateur en dernier ressort (Geerolf et Grjebine, 2020). En effet, ces deux logiques à savoir la première, des pays périphériques non-vertueux au Sud de l’Europe et donc non-préparés pour faire face aux crises, et la seconde, des pays périphériques au Sud de l’Europe vus comme des consommateurs en dernier ressort sont clairement incompatibles comme en témoignent les tensions entre Wopke Hoestra, le ministre des Finances des Pays-Bas, et António Costa, le premier ministre du Portugal à la fin du mois de mars.

Lors de cette crise si particulière, l’opposition à toute forme de mutualisation de la dette semble être de plus en plus faible. Plusieurs observateurs comme Darvas (2020) soulignent que les mesures récentes prises par la gouvernance européenne pourraient ne pas suffire pour éviter les pressions des marchés financiers dans un avenir proche et qu’une mutualisation partielle de la dette sera nécessaire. Reichlin (2020) va plus loin en soutenant que cette crise pourrait être une opportunité pour améliorer la coordination budgétaire en cas d’événements catastrophiques. Ces changements dans le consensus économique et dans la sphère politique sont bienvenus, mais, comme bien souvent, le diable est dans les détails (Tanzi, 2020).

Alors qu’il est clair que les pays qui s’opposent à toute forme de mutualisation de la dette empêchent de facto la survenance d’un saut fédéral qui est désespérément nécessaire pour compléter l’union monétaire, il est moins clair que toutes les formes de mutualisation de la dette vont nécessairement entraîner une plus grande résilience de l’union monétaire à des chocs exogènes violents. En effet, deux conditions semblent nécessaires (mais probablement non-suffisantes) pour réaliser une mutualisation ordonnée de la dette. Premièrement, une partie des pouvoirs de taxation devront être transférés au niveau de l’union monétaire. Deuxièmement, des mécanismes qui empêchent la conduite de politiques budgétaires insoutenables (c.-à-d. une clause de non-renflouement) devront être créés. Sans ces deux conditions qui doivent être décidées par les institutions démocratiques nationales, une mutualisation désordonnée de la dette aura les mêmes effets que pas de mutualisation du tout (c.-à-d. des risques de désintégration économique et politique pour l’union).

Sans les conditions précédemment citées, les propositions visant à mutualiser tout ou partie de la dette restent dans la même logique, pas celle d’Hamilton. En effet, la dette sera émise par chaque État Membre, mais sera garantie par tous les pays de la zone euro. Kluth (2020) fait une analogie intéressante. Les propositions d’Eurobonds sont équivalentes à une situation où la Californie émet sa dette et que tous les autres états américains la garantissent. Il est aisé de comprendre pourquoi le Texas, par exemple, n’aurait aucun intérêt à participer à un tel schéma institutionnel. De plus, la réaction des Californiens pourrait être très amère si les Texans débarquaient à Sacramento pour professer des coupes budgétaires. Remplacer le Texas par l’Allemagne et la Californie par l’Italie et vous verrez pourquoi nous avons besoin de bons Hamiltoniens pas d’Eurobonds.

Cette note fait partie d’un dossier sur le COVID-19 accessible sur le site ERMEES.

4. Références

Richard Bradley, Mareile Drechsler. Types of Uncertainty. Erkenntnis 79, 1225- 1248 (2014). Consulté sur URL.

Zsolt Davras. The fiscal consequences of the pandemic. Bruegel. Consulté le 22 avril 2020. Consulté sur URL.

Vitor Gaspar. The Making of a Continental Financial System: Lessons for Europe from Early American History, Journal of European Integration, 37:7, 847-859 (2015). Consulté sur URL.

François Geerolf, Thomas Grjebine. Coronavirus : “L’Europe doit cesser son jeu de dupes”. CEPII le Blog. Consulté le 22 avril 2020 sur URL.

Andreas Kluth. Corona Bonds Could Save the Euro or Sink It. Bloomberg. Consulté le 21 avril 2020 sur URL.

Paul Krugman. Notes on the Coronacoma (Wonkish). The New York Times. Consulté le 13 avril 2020 sur URL.

Le Monde. ‘Nous sommes en guerre’ : le verbatim du discours d’Emmanuel Macron. Consulté le 21 avril 2020. Consulté sur URL.

Edgar Morin. Nous devons vivre avec l’incertitude. CNRS Le journal. Consulté le 6 avril 2020 sur URL.

Lucrezia Reichlin. COVID-19 Is an Opportunity for Europe. Project Syndicate. Consulté le 22 avril 2020 sur URL.

Nouriel Roubini. The White Swans of 2020. Project Syndicate. Consulté le 18 avril 2020 sur URL.

John Ryan, John Loughlin. Lessons from historical monetary unions – is the European monetary union making the same mistakes? International Economics and Economic Policy 15, 709–725 (2018). Consulté sur URL.

Vito Tanzi. Letter: Eurobond: a good idea but the devil is in the detail. The Financial Times. Consulté le 24 avril 2020 sur URL.

Times. (2010, December 3). 10 Questions for Nassim Taleb [Video]. YouTube. Consulté sur URL.

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Europe’s Hamiltonian moment… Again

History does not crawl. History jumps.

Nassim Nicholas Taleb.

This article is accessible in a PDF version at the end of this post.

In these dark times of ’Coronacoma’ for the World Economy, the European Monetary Union is on the brink… Again. This time, it could be truly different. Countries opposed to any kind of debt mutualization properly ordered hinder de facto the achievement of a federal leap that it is desperately needed to complete the monetary union. Without this giant leap, there are real risks of implosion for the eurozone and, even, the whole EU. This brief note tries to explain why the US historical experience could be inspiring for Europeans in a situation where the concept of radical uncertainty is especially relevant.

1. White Swans and Black Swans

As noted by the French Philosopher Edgar Morin, we live a period full of uncertainties. We simply do not know enough about the origin of the virus, its potential mutations, the population more susceptible to be infected, its overall harmfulness… We simply do not know enough. Contrary to what most people think in normal times (non-crises times), life itself is full of uncertainties. The main message of Morin is that we need to expect the unforeseeable. This simple and powerful philosophical view has huge implications on the way we build theoretical and empirical models to forecast economic and financial outcomes.

To fully grasp the potential implications of Morin’s view, we must clarify how we define the concept of uncertainty. To do this, we can start from the definition of Nassim Taleb given to the well-known Black Swan (Times, 2010). A Black Swan is ‘an unexpected event of large magnitude and consequence that could have been foreseen.’ In this respect, a White Swan is ‘an expected event of large magnitude and consequence (consequently it has been foreseen).’ Many observers, as Roubini (2020), think that the current global pandemic is a White Swan not a Black one, in reason of the many warnings issued by epidemiologists about the possibility of acute pandemic episodes following the epidemic episodes of the SARS crisis in 2002-2003 and the Middle East respiratory syndrome (MERS) crisis that started in 2012.

However, there is a third kind of uncertainty that relates to the concept of Radical Uncertainty introduced by Frank Knight and championed by John Maynard Keynes. This concept is close to the ‘State Space Uncertainty’ introduced by Bradley and Drechsler (2014). This type of uncertainty can be defined as follows: ‘state space uncertainty arises when an agent is aware of the possibility that she has entirely omitted a state of the world from the state space.’ In this case, the addition of a catch-all state of the world does not reduce the uncertainty since the agents do not know which events are included in the N + 1 state of the world and, thus, they cannot attribute probabilities to these events. To conclude on this part, this type of uncertainty is irreducible. We simply do not know as noted by Keynes. An event characterized by Radical Uncertainty is an unexpected event of large magnitude and consequence that could not have been foreseen.

2. Lessons from History

As discussed in the previous section, the current period is characterized by several sources of uncertainties. Even if it is difficult to claim with certainty which concept of uncertainty is particularly relevant to analyze the near future, it is quite clear that economic and financial forecasts are deeply affected by these uncertainties. Indeed, many of the economic and financial forecasts made at the beginning of this year about, inter alia, the world economic growth are obsolete and irrelevant now. From a conceptual perspective, it is far from impossible that the current forecasts will face the same fate. Consequently, as the future is uncertain, it could be helpful to look at historical experiences.

Ryan and Loughlin (2018) analyze the historical experiences of three monetary unions namely the Latin Monetary Union, the Scandinavian Monetary Union and the Austro-Hungarian Monetary Union. In an attempt to derive some lessons for the European Monetary Union, they conclude that these Monetary Unions did not survive to World War I mainly for two reasons, firstly, the national rivalries, secondly, the non-existence of robust institutions such as a common central bank and unified fiscal policy. Besides, in addition to the two aforementioned conclusions, they highlight three other points in their comparison with the contemporary European Monetary Union, namely the fragility of Monetary Unions through History, the importance of economic convergence to root the formal arrangements into economic and financial reality, and the importance of institutions to curb moral hazard.

After the end of the euro crisis in late 2012, some observers try to enlighten the European experience thanks to a comparison with the American monetary history. For example, Gaspar (2015) proposes to explore the early U.S. historical experience to glean some lessons for Europeans. He explores the decisive role of Alexander Hamilton, the first U.S. Treasury Secretary from 1789 to 1795. When he started, the Federal Government was in default. After he left, the U.S. Treasuries became the ultimate safe asset. Furthermore, he emphasizes that this Hamiltonian moment illustrates very well the conjunction of three intertwined fields: politics, fiscal policy and financial activities.

Furthermore, he tries to glean some lessons for the Europeans from the Hamiltonian moment and underlines that these three aforementioned fields (i.e. politics, fiscal policy and financial activities) are intertwined in a complex manner and that they constitute an array of systemic problems that requires systemic solutions.

Certainly, politics is very important. In this field, Gaspar underlines three fundamental points. The first fundamental political point is related to distributional issues between Member States (about the question of legacy assets), but also within Member States (between generations). Then, the second fundamental political point is about public finances, in Europe, they have a special place since they are at the heart of the social contract. The Welfare State appears to be in stark contrast with the minimalist conception of Hamilton. In the 18th century U.S., most of the debt has been accumulated to finance the War of Independence, so for ‘federal reasons.’ It is not the case, for Europeans of the 20th and 21st centuries where indebtedness has grown for ‘national reasons’, to finance the Welfare States after the 1970s energy crises. Finally, the third fundamental political point concerns the true nature of the political system itself. Indeed, the European Union is based on an inter-state (inter-national) political system. This original institutional construction has its roots in the tragedy of World War II.

Besides, the sustainability of public finances is essential. Indeed, we can consider along with Gaspar that members of a fully-fledged federation have to adopt rules in order to avoid bankruptcy (it was the case in more than half of American States after a series of defaults between 1841 and 1842). In the same time, a member of a federation cannot issue its own debt in the name of this federation. Thus, the importance of a no bail-out clause is essential to ensure the viability of the federation. As noted by Gaspar, in the U.S., this required the Constitution to replace the Articles of the Confederation, not a small change. Besides, an economic and political union requires necessarily the means of financing of its public expenditures. Simply put, it means that if indebtedness and, consequently expenditures are pooled at the federal level, then the federation needs taxation powers. Otherwise, the sustainability of public finances rests on the shoulders of Member States (like in the European Monetary Union) and is subject to national rivalries that can undermine deeply its financial stability.

These two last points, (i) politics and (ii) sustainability of public finances are enough to underline the huge differences between the Alexander Hamilton’s epoch and the current crisis. Even if it is true that the French President, Emmanuel Macron has claimed that ‘Nous sommes en guerre’ (Le Monde, 2020), we can wonder if the current pandemic will lead the Europeans towards a (common) greater good, as the War of Independence did for the Thirteen Colonies. Here, it is important to quote the words of the late Paul Volcker in 2012 after the euro crisis: ‘As I see it, Europe is at an Alexander Hamilton moment, but there’s no Alexander Hamilton in sight’ (Kluth, 2020).

3. Eurobonds versus Hamilton Bonds

After the euro crisis in late 2012, the opposition to any kind of debt mutualization was quite widespread amongst politicians and in economic circles. Some (few) voices have claimed that the European Monetary Union could not survive another crisis without a giant leap in terms of political and economic integration. Some countries were opposed to any kind of debt mutualization mainly due to a rationale based on the concept of moral hazard. Indeed, without a complete political integration, many observers firmly believed that non-virtuous countries could be tempted to conduct unsustainable budgetary policies, consequently the financial health of the whole monetary union could be in danger.

This rationale may contain some kernels of truth, but it misses the point since we can reasonably consider that southern peripheral countries have played the role of consumers of last resort (Geerolf and Grjebine, 2020). Indeed, these two rationales namely the first one, non-virtuous southern peripheral countries unprepared for crises and the second one, southern peripheral countries as consumers of last resort are clearly incompatible from a political perspective as shown by the tensions between Wopke Hoestra, the Dutch finance minister, and António Costa, the Prime Minister of Portugal at the end of March.

During this very peculiar crisis, the opposition to any kind of debt mutualization seems to be more and more feeble. Several observers like Davras (2020) underline that the recent measures taken by the European governance may not suffice to avoid market pressures on sovereign debts in the near future and that a partial debt mutualization will be necessary. Reichlin (2020) goes further by arguing that the current crisis could be an opportunity to enhance fiscal coordination to face catastrophic events. Those changes in the economic consensus and in the political realm are more than welcome, but as always the devil is in the details (Tanzi, 2020).

While it is clear that countries opposed to any kind of debt mutualization hinder de facto a federal leap that is desperately needed to complete the monetary union, it is less clear that all kinds of debt mutualization will necessarily enhance the resilience of the monetary union to violent exogenous shocks. Indeed, two conditions seem to be necessary (but probably non-sufficient) to achieve an orderly debt mutualization. Firstly, some (many) fiscal powers have to be transferred at the level of the monetary union. Secondly, mechanisms that preclude unsustainable fiscal policies (i.e. a no bail-out clause) have to be designed. Without these two conditions that have to be decided by national democratic institutions, a disorderly debt mutualization could have the same effect as no mutualization at all (i.e. risks of economic and political disintegration for the union).

Without these aforementioned conditions these proposals for debt mutualization in the European monetary union follow the same logic, not the one of Hamilton. Indeed, the debt will be issued by each Member State individually but guaranteed by all countries in the euro area. Kluth (2020) draws an interesting analogy. The Eurobonds proposals are equivalent to a situation where California is selling debt and all the other states guarantee it. We can clearly see that Texas, for example, will have no interest to participate in such a scheme. Besides, the Californians’ reaction could be very dire when Texans will show up in Sacramento to profess budget cuts. Replace Texas by Germany and California by Italy and you will see why we need Hamilton Bonds not Eurobonds.

This article is also available on the ERMEES website.

4. References

Richard Bradley, Mareile Drechsler. Types of Uncertainty. Erkenntnis 79, 1225-1248 (2014). Retrieved from https://doi.org/10.1007/s10670-013-9518-4.

Zsolt Davras. The fiscal consequences of the pandemic. Bruegel. Accessed 22 April 2020. Retrieved from https://www.bruegel.org/2020/03/the-fiscal-consequences-of-the-pandemic/.

Vitor Gaspar. The Making of a Continental Financial System: Lessons for Europe from Early American History, Journal of European Integration, 37:7, 847-859 (2015). Retrieved from https://doi.org/10.1080/07036337.2015.1079365.

François Geerolf, Thomas Grjebine. Coronavirus : “L’Europe doit cesser son jeu de dupes”. CEPII le Blog. Accessed 22 April 2020. Retrieved from http://www.cepii.fr/BLOG/bi/post.asp?IDcommunique=807.

Andreas Kluth. Corona Bonds Could Save the Euro or Sink It. Bloomberg. Accessed 21 April 2020. Retrieved from https://www.bloomberg.com/opinion/articles/2020-04-02/coronavirus-coronabonds-could-save-europe-or-sink-it.

Paul Krugman. Notes on the Coronacoma (Wonkish). The New York Times. Accessed 13 April 2020. Retrieved from https://www.nytimes.com/2020/04/01/opinion/notes-on-the-coronacoma-wonkish.html.

Le Monde. ‘ Nous sommes en guerre’: le verbatim du discours d’Emmanuel Macron. Accessed 21 April 2020. Retrieved from https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/03/16/nous-sommes-en-guerre-retrouvez-le-discours-de-macron-pour-lutter-contre-le-coronavirus_6033314_823448.html.

Edgar Morin. Nous devons vivre avec l’incertitude. CNRS Le journal. Accessed 6 April 2020. Retrieved from https://lejournal.cnrs.fr/articles/edgar-morin-nous-devons-vivre-avec-lincertitude.

Lucrezia Reichlin. COVID-19 Is an Opportunity for Europe. Project Syndicate. Accessed 22 April 2020. Retrieved from https://www.project-syndicate.org/commentary/eu-covid19-response-coordinated-fiscal-stimulus-by-lucrezia-reichlin-2020-03.

Nouriel Roubini. The White Swans of 2020. Project Syndicate. Accessed 18 April 2020. Retrieved from https://www.project-syndicate.org/commentary/white-swan-risks-2020-by-nouriel-roubini-2020-02.

John Ryan, John Loughlin. Lessons from historical monetary unions – is the European monetary union making the same mistakes? International Economics and Economic Policy 15, 709–725 (2018). Retrieved from https://doi.org/10.1007/s10368-018-0416-8.

Vito Tanzi. Letter: Eurobond: a good idea but the devil is in the detail. The Financial Times. Accessed 24 April 2020. Retrieved from https://www.ft.com/content/c7ca76c0-6dd2-11ea-9bca-bf503995cd6f.

Times. (2010, December 3). 10 Questions for Nassim Taleb [Video]. YouTube. Retrieved from https://youtu.be/E3bu_7Bfatg.


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Back to the Future Part II: the Phillips curve was discovered in 1926!?

On October 26, 1985, in Back to the Future Part II, Dr. Emmett Brown (Doc) and Marty Mac Fly go back to 1955 after trying to prevent Marty’s son from being arrested in 2015 for an attempted robbery with an heir of Biff Tannen (his grandson, in fact)… Recently, I found in the new Econ 101 textbook by John Komlos a footnote where the Phillips curve was attributed to Irving Fisher in an article of 1926. This instantaneously reminds me of the second episode of Doc and Marty’s adventure… And I had to admit that, indeed, the Phillips curve has been discovered by Irving Fisher long before William Phillips (32 years before, in fact). Thus, unless time travels are possible not only theoretically, the Phillips curve should rather be called the Fisher curve…

I reproduce hereafter the abstract of the seminal contribution made by Fisher in his article of 1926. Indeed, nowadays, there are many interrogations about the true nature of this relationship. Some observers argue that the functional form of this relationship is more complex than we believed. In any case, it seems at least slightly intriguing to read again Phillips’ contribution with the seminal contribution of Fisher in mind…

I Discovered the Phillips Curve

The possible relation between changes in the price level and changes in the volume of employment, much discussed by economists at the present time, has already been debated in the pages of the Review. In the present article Professor Fisher, one of the foremost authorities on monetary problems and for years a protagonist of stabilisation, removes the question from the sphere of controversy to that of exact statistical research. He has found a remarkably high correlation between the rate of price changes and employment, and he describes the methods by which he has achieved this result. The data used refer exclusively to the United States, and further research would be required before the conclusions could be applied directly to other countries. Nevertheless, this objective statistical confirmation of a relation long asserted to exist is a highly important step in advance.

But as the economic analysis already cited certainly indicates a causal relationship between inflation and employment or deflation and unemployment, it seems reasonable to conclude that what the charts show is largely, if not mostly, a genuine and straightforward causal relationship; that the ups and downs of employment are the effects, in large measure, of the rises and falls of prices, due in turn to the inflation and deflation of money and credit.

Irving Fisher

Published by: The University of Chicago Press
Stable URL: https://www.jstor.org/stable/1830534

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Quelques perspectives sur le revenu universel

The error contained in this sermon determined me to publish my “Agrarian Justice.” It is wrong to say God made rich and poor; He made only male and female, and He gave them the earth for their inheritance.

Thomas Paine

Le développement que vous vous apprêtez à lire n’a pas l’exhaustivité comme condition. Il se contente de mettre en lumière les réflexions – pré-contemporaines ou contemporaines, de quelques intellectuels majeurs ; réflexions qui sont à la base des propositions et des argumentations de certaines personnalités politiques d’aujourd’hui. La première partie présente deux moments importants dans l’itinéraire qu’a suivi l’idée d’une allocation universelle : son émergence dans un contexte de grande pauvreté et tension sociale dans l’Angleterre de la Renaissance, puis son entrée dans la réflexion philosophique moderne. La deuxième partie, quant à elle, passe en revue les réflexions récentes – post 90 – autour de la proposition d’un revenu universel.

La proposition d’un revenu minimum universel est assez inclassable dans la mesure où des auteurs d’obédiences très diverses soutiennent telle ou telle version de ce type de dispositif. La raison en est relativement simple, en effet, en dépit du fait qu’il s’agisse d’une politique très simple qui a pour but d’atteindre un objectif très précis, le revenu minimum universel à des implications philosophiques très profondes sur la nature de nos sociétés modernes. Une définition générale du revenu minimum universel pourrait être la suivante : il s’agit d’une mesure de politique économique qui garantit, de manière inconditionnelle et permanente (du berceau à la tombe), que le revenu de chacun des membres de la société ne descende au-dessous d’un certain seuil sans aucune obligation de travailler pour les récipiendaires.

Une ancienne idée…

Dans une Europe en plein renouveau culturel, scientifique et politique – L’Europe de la Renaissance du 16ème siècle –, les questions qui animent les débats d’aujourd’hui excitaient déjà les langues des intellectuels : répartition des richesses, grande pauvreté, justice sociale, entre autres. Certains, et c’est le cas de Thomas More avec son œuvre Utopia (1516), rêvent d’une société plus harmonieuse et tentent d’en décrire les traits. Thomas More appartient au courant Humaniste et fait partie des plus éminents intellectuels anglais. C’est justement la société anglaise et les dérives qu’elle autorise qu’il souhaite critiquer à travers son œuvre. Il est spectateur du mouvement des enclosures, soit la privatisation des terres agricoles par les propriétaires fonciers les plus riches qui s’est faite au détriment des paysans les plus pauvres, et qui est responsable d’un appauvrissement spectaculaire des zones rurales de l’Angleterre de l’époque. Ce mouvement marque le début du capitalisme pour certains, mais la régression sociale pour d’autres. Thomas More n’hésite pas à montrer son hostilité à ce changement de paradigme.

Dans la première partie de son ouvrage Utopia, il métaphorise la situation afin d’en critiquer les conséquences : « Vos moutons, que vous dites d’un naturel doux et d’un tempérament docile, dévorent pourtant les hommes… ». L’ensemble de la première partie sert à critiquer les dérives de la société anglaise et à les confronter à sa vision d’une société juste. C’est dans la deuxième partie de son ouvrage qu’il introduit une idée qui pose les jalons d’une allocation universelle. Il y fait décrire par un marin portugais, une île souhaitée – plus qu’espérée -, qu’il nomme « Utopia ».

Le marin portugais décrit une île topographiquement isolée, dans l’idée de pouvoir y imaginer une forme de gouvernement qui ne serait pas influencée par ses éventuels voisins et qui ne pourrait que très difficilement être approchable par des étrangers. L’île est décomposée en cinquante-quatre villes identiques en tous points. Les journées sont composées de six heures de travail et cela est suffisant puisque l’ensemble de la population travaille. En effet, vu qu’il n’y a pas de droit de propriété, il n’y a pas de rentiers, la quasi-totalité des femmes travaillent, et tous font un travail utile à la société dans son ensemble. Il y a un contrôle de la population ; si le nombre d’habitants sur l’île dépasse un niveau acceptable, des citoyens de chaque ville sont sélectionnés et priés de fonder une colonie sur des terres laissées à l’abandon. Les règles de l’île sont très strictes : adultère sanctionné très sévèrement par la mise au statut d’esclave du fauteur, interdiction de se faire défendre par un avocat, etc. Le tout dans l’objectif de substituer l’intérêt public à tout intérêt privé.

L’idée d’un revenu inconditionnel versé à chaque citoyen apparait à la fin de la deuxième partie. Les citoyens sont assurés de ne pas manquer du nécessaire, du moment que les « greniers publics soient remplis ». Autrement dit, du moment que les comptes publics sont au vert, chaque citoyen est assuré de recevoir une allocation qui lui permet de satisfaire ses besoins nécessaires. More considère qu’il n’y a plus grande richesse que de ne pas manquer de l’essentiel et ainsi d’être libéré de la peur de manquer, aussi bien pour soi ou par sa famille. Il dénonce l’existence, dans les autres sociétés, de métiers dont pourraient facilement se passer la communauté et qui pourtant sont très bien rémunérés (« premier noble venu, usurier, orfèvre, ou n’importe lequel de ces gens qui ne produisent rien »), au contraire des ouvriers (« artisan, laboureur, etc. ») qui travaillent d’arrache-pied et dont le salaire ne permet pas de subvenir aux besoins les plus essentiels.

Thomas More décrit une société dans laquelle le travail est largement planifié. Ainsi, il propose une vision libérale du revenu universel (éradiquer la pauvreté, la criminalité, etc.) plus qu’une vision émancipatrice du travail, puisque sur l’île d’Utopie, chaque citoyen est dans l’obligation de travailler pour contribuer au remplissage des deniers publics. De plus, puisque chaque citoyen, s’il veut vivre sur l’île, doit travailler, l’allocation versée à chaque citoyen ne peut vraiment être considérée comme inconditionnelle. Il n’empêche que More, sans le savoir, a mis sur la table une idée… Encore débattue aujourd’hui.

Une question de justice

En effet, deux siècles plus tard, l’idée d’un revenu minimum universel n’a pas disparu du débat public, puisqu’il se retrouve dans un traité de 1796 sur la Justice Agraire du pamphlétaire Thomas Paine. Quatre siècles plus tard, l’idée n’est toujours pas abandonnée et s’est étoffée d’analyses qui dépassent le cadre purement politique. Elle anime les débats entre philosophes. Le philosophe politique John Rawls s’est posé la question suivante : comment une société peut-elle assurer la justice à ses citoyens ?

Philosophe politique du 20ème siècle, influencé par Kant et Rousseau, il tente d’y répondre à l’aide d’un ouvrage connu, reconnu et aussi critiqué, intitulé Théorie de la Justice (1971). La principale idée avancée par Rawls est que le juste doit passer avant l’égalité. Autrement dit, une société doit être juste, mais n’a pas forcément besoin d’être égalitaire pour être juste. C’est donc la question de la distribution des richesses via le principe de justice distributive qui l’intéresse dans beaucoup de ses travaux. Selon le principe de justice distributive, il faut atteindre une égalité proportionnelle et non absolue, c’est-à-dire traiter de manière inégale des individus inégaux (Gaudemet, 2017). Le raisonnement peut s’inverser afin de mieux comprendre : accorder un traitement égal à des individus qui sont dans des situations inégales est injuste selon le principe de justice distributive. Rawls cherche à proposer une théorie qui permette de concilier la liberté, la justice, mais aussi l’intérêt collectif. Pour cela, il propose un outil connu sous le nom de « voile d’ignorance ». Il part de l’hypothèse que les individus pensent à leur propre bien-être avant de penser au bien-être des autres. Ainsi, pour imaginer les principes de justice régissant une société réellement juste, il faut procéder à un simple exercice de pensée : énoncer les règles de justice d’une société sans savoir quelle position nous allons avoir dans cette même société, c’est-à-dire prendre les décisions derrière un « voile d’ignorance ». Ainsi, un individu doit s’imaginer sur le point de naître et à ce moment-là choisir la société dans laquelle il souhaite vivre, sans savoir s’il sera un homme, une femme, en bonne santé, malade, sans handicap, handicapé, riche, pauvre, etc. Cet exercice de pensée permet, selon Rawls, de supprimer le biais d’égoïsme des individus et ainsi de construire des règles de justice réellement justes. Naturellement, une question nous taraude : ne connaissant pas notre position future dans la société imaginée, souhaiterions-nous qu’il existe un revenu universel ?

Dans la section 43 de sa Théorie de la Justice, section intitulée « Les institutions de base de la justice distributive », il décrit un gouvernement décomposé en quatre départements, dont un chargé des transferts sociaux et qui a pour objectif d’assurer le minimum social. Selon Rawls, du moment où le minimum social est garanti à chaque individu, l’allocation du reste du revenu total peut se faire via le système de prix, sans que cela ne soit injuste ; dans la condition que le principe de concurrence soit respecté. Ce minimum social peut s’interpréter comme un revenu de base et est motivé par une volonté de justice sociale. Cependant, il ne faut pas faire de raccourci trop rapidement. Rawls s’interroge sur la moralité d’un revenu universel et se demande : « si vous choisissez de vivre en faisant du surf à Malibu toute la journée, pourquoi la société devrait-elle vous nourrir ? ». Rawls est finalement plus favorable à des subventions au profit des plus défavorisés qu’au versement sans conditions d’une allocation universelle. L’argument de Rawls est le suivant : un revenu universel ne peut être distribué que si l’ensemble de la société coopère afin de produire des richesses, dont une partie est redistribuée sous la forme d’un revenu de base. Malheureusement, l’individu qui passe son temps à surfer à Malibu ne fait pas partie de cette coopération qui permet de créer des richesses et donc de distribuer un revenu universel. Est-il juste qu’il perçoive un revenu de base ? Il semble alors qu’il faille mettre en place un revenu de base sous conditions. Il faudrait alors contrôler les individus, ce qui complexifierait lourdement le système et ferait perdre les caractéristiques de simplicité et de transparence du revenu de base. Le débat est encore d’actualité entre les philosophes.

Des reformulations plus récentes

La suite de cette note a pour objectif de présenter succinctement les développements récents sur la proposition d’un revenu universel. Elle se base sur le travail de Karl Widerquist qui analyse les motivations et les propositions de six ouvrages parus dans les années 90.

L’objectif transversal de toutes ces variantes du revenu minimum est de lutter contre la pauvreté. Cet objectif n’est pas loin de la préoccupation centrale de l’économiste britannique John Maynard Keynes qui cherche à analyser et à résoudre le paradoxe de la pauvreté dans l’abondance. En effet, on peut se questionner de manière légitime sur les raisons sous-jacentes de la persistance de la grande pauvreté dans des sociétés modernes ayant atteint un niveau de développement inégalé dans l’Histoire de l’Humanité.

Nous allons commencer avec l’analyse de deux ouvrages de Philippe Van Parijs, qui propose un revenu minimum universel qui devrait être fixé au niveau le plus haut de ce qui est soutenable d’un point de vue économique. En effet, Van Parijs se situe dans la lignée des travaux John Rawls sur la justice sociale, qui souhaite que le sort des moins bien lotis dans une société donnée soit le meilleur possible (c’est-à-dire qu’il n’existe pas au moins un autre arrangement économique qui permettrait à ces derniers d’améliorer leurs sorts). Dans le premier ouvrage publié en 1995, Arguing for Basic Income: Ethical Foundations for a Radical Reform, Van Parijs cherche à donner des arguments éthiques à la proposition d’un revenu minimum universel.

En effet, il compare cette dernière proposition à l’abolition de l’esclavage et l’introduction du suffrage universel. Il nous met en garde sur le regard que pourrait porter sur nous les futures générations à propos de notre manière de traiter les sans-abris. En définitive dans ce premier ouvrage, il met l’accent sur le fait que cette mesure doit être défendue pour des raisons morales puisque, depuis les années 30, les économies industrialisées n’ont pas réussi à réduire massivement ou à éradiquer la grande pauvreté.

Dans son second ouvrage, publié en 1995, Real Freedom for All : What (If Anything) Can Justify Capitalism? Philippe Van Parijs défend, de manière intéressante, l’introduction d’un revenu minimum universel pour démontrer la supériorité du capitalisme sur le socialisme. En effet, en tant que disciple de John Rawls, la Justice Sociale est assurée lorsque le sort des moins bien lotis dans la société ne peut pas être amélioré par tout autre arrangement économique. Puisque le capitalisme est le système qui permet d’assurer le revenu minimum universel maximum alors c’est le meilleur système économique. Il est supérieur, en ce sens, au système communiste/socialiste.

Dans son ouvrage, publié en 1995, Public Economics in Action: The Basic Income/Flat Tax Proposal, Anthony B. Atkinson offre une analyse positive des différents outils utilisés par l’économie publique pour analyser cette question d’un revenu minimum universel. Il ne tire aucune conclusion sur le fait que cette mesure devrait être introduite ou non. Cet ouvrage est à destination des économistes qui ne sont pas familiers de cette littérature et qui souhaitent s’emparer des outils de l’économie publique pour étudier cette question. Néanmoins, il prône une meilleure interaction entre les diverses branches de l’économie publique (Choix public, analyse empirique, conception des politiques et théorie de l’incidence) afin d’analyser plus finement les diverses propositions relatives au revenu minimum universel.

Dans son ouvrage, publié en 1996, The $30 000 Solution: A Guaranteed Annual Income for Every American, Robert R. Schutz propose un revenu universel d’existence de 30 000 dollars par tête. Cette proposition peut laisser pantois dans la mesure où, à l’époque de la proposition, ce montant était supérieur au niveau de PIB par tête aux États-Unis. Schutz propose de taxer intégralement tous les revenus qui ne proviennent pas du travail (dont toutes les rentes, profit, revenus du capital) et un plafonnement des salaires à 100 000 dollars par tête. Ce qui n’est pas sans rappeler les travaux récents de Daniel Kahneman et d’Angus Deaton sur le lien entre haut salaire et qualité de vie où ils démontrent que la qualité de vie n’augmente pas au-delà de 75 000 dollars par an.

Dans son ouvrage, publié en 1997, The Benefit of Another’s Pains: Parasitism, Scarcity, Basic Income, Gijs Van Donselaar s’oppose clairement au revenu minimum universel en invoquant un argument assez original. Dans une perspective de philosophie politique, il explique avec une parabole des îles assez amusante que la mise en place d’un revenu minimum universel pousserait à l’oisiveté les membres les moins enclins à travailler dans une société et que l’exploitation Donselaarienne est toujours préférable à une situation sans exploitation qui conduit à un appauvrissement généralisé de la société.

Dans son ouvrage, publié en 1997, “…And Economic Justice for All” Welfare Reform for the 21st Century, Michael L. Murray adopte le point de vue d’un spécialiste de l’assurance et explique que le système actuel est inefficace dans sa lutte contre la grande pauvreté, car le système d’assurance social essaye de distinguer les pauvres qui peuvent travailler (et que l’on n’aide pas) et ceux qui ne peuvent pas travailler (et que l’on ne devrait pas aider). Le système d’assurance social étant incapable de faire cette distinction correctement, on pourrait ainsi expliquer le paradoxe de la pauvreté dans l’abondance. Il met également l’accent sur le chômage technologique qui, selon lui, serait un argument de plus en faveur de la mise en place d’un revenu minimum universel.

Dans son ouvrage, publié en 1998, The National Tax Rebate: A New America with Less Government, Leonard M. Greene fait une proposition à l’accent libéral, et que Milton Friedman n’aurait pas renié, dans la mesure où il propose de supprimer tous les programmes sociaux fédéraux ou non et de les remplacer avec un revenu minimum d’existence de 400 dollars par adulte et 200 dollars par enfant. Son argumentaire est basé sur deux points principaux : premièrement, les programmes sociaux encouragent l’oisiveté ; deuxièmement, des charges sociales trop élevées induisent que les salaires des emplois à faible valeur ajouté sont encore plus faibles. On peut noter que cette proposition est assez hybride d’un point de vue théorique dans la mesure où elle est mi-chemin entre laisser-faire et intervention de l’État.

Comme précisé dans le propos introductif à cette note, seuls quelques aspects historiques du cheminement intellectuel de l’allocation universelle ont été abordés.

Cet article a été coécrit avec Yann Thommen et est disponible sur le site ERMEES.

Bibliographie

Atkinson, A. B. 1995. Public Economics in Action: The Basic Income/Flat Tax Proposal. Oxford: Clarendon Press.

Gaudemet. 2017. Justice Distributive. Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 mars 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/justice-distributive/

Greene, Leonard M. 1998. The National Tax Rebate: A New America with Less Government. Washington: Regency Publishing, Inc.

Kahneman, D., & Deaton, A. (2010). High income improves evaluation of life but not emotional well-being. Proceedings of the national academy of sciences, 107(38), 16489-16493.

More, T., & Delcourt, M. 1983. L’Utopie ou le Traité de la meilleure forme de gouvernement (Vol. 13). Librairie Droz.

Murray, Michael L. 1997. “…And Economic Justice for All” Welfare Reform for the 21st Century. Armonk, NY: M. E. Sharpe.

Paine, Thomas. 1974. “Agrarian Justice,” in P. F. Foner (ed.) The Life and Major Writings on Thomas Paine. Secaucus, NJ: Citadel Press.

Rawls, J. 1987. Théorie de la justice. Editions du Seuil.

Schutz, Robert R. 1996. The $30,000 Solution: A guaranteed annual income for every American. Santa Barbara, CA: Fithian Press.

Van Donselaar, Gijs. 1997. The Benefit of Another’s Pains: Parasitism, Scarcity, Basic Income. Amsterdam: Department of Philosophy, University of Amsterdam.

Van Parijs, Philippe (ed.) 1992. Arguing for Basic Income: Ethical Foundations for a Radical Reform. New York: Verso.

Van Parijs, Philippe. 1995. Real Freedom for All: What (if anything) can justify capitalism? Oxford: Clarendon Press.

Widerquist, K. (1999). New perspectives on the guaranteed income. The Jerome Levy Economics Institute of Bard College.

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