Avec Réinventer l’économie pour le XXIe siècle : les fondements d’un capitalisme humaniste, John Komlos propose bien davantage qu’un manuel critique supplémentaire contre l’orthodoxie. Publié en 2026 aux Presses universitaires de Franche-Comté, dans une traduction de Katharina Priedl, l’ouvrage compte 528 pages et affiche une ambition claire : expliquer l’économie telle qu’elle fonctionne réellement, au-delà des modèles abstraits et des hypothèses irréalistes qui ont longtemps structuré l’approche néoclassique. L’ouvrage est disponible ici.
Le cœur du projet de Komlos est simple, mais redoutablement exigeant : replacer l’être humain au centre de l’analyse économique. Dans la préface de la 3ᵉ édition, il insiste sur l’idée que la question fondamentale n’est pas le PIB en tant que tel, mais le bien-être des individus. L’économie, dans cette perspective, n’a pas pour finalité de servir des abstractions comptables ni de sanctuariser des marchés idéalisés ; elle doit être évaluée à l’aune de sa capacité à produire une société inclusive, stable et compatible avec la dignité humaine. C’est en ce sens qu’il défend une « économie humaniste » ou, selon son expression, un « capitalisme à visage humain ».
L’intérêt du livre tient d’abord à sa cible intellectuelle. Komlos ne se contente pas de corriger quelques hypothèses marginales : il attaque la structure même de l’enseignement standard de l’économie. Dès les premiers chapitres, il conteste l’idée de marchés omniscients et omnipotents, remet en cause l’homo œconomicus, insiste sur la rationalité limitée, les biais cognitifs, l’imperfection de l’information, le pouvoir des oligopoles et l’omniprésence des asymétries de pouvoir. Le sommaire montre bien qu’il s’agit d’une reconstruction d’ensemble, allant de la microéconomie à la macroéconomie, et non d’un simple plaidoyer idéologique.
Ce qui rend l’ouvrage particulièrement actuel, c’est qu’il prend au sérieux les grandes secousses du capitalisme contemporain. La mondialisation y apparaît non comme un processus abstrait d’allocation efficiente, mais comme un choc social et politique aux effets distributifs massifs. La crise financière de 2008 y est traitée comme la manifestation d’erreurs théoriques et réglementaires profondes. Surtout, Komlos établit un lien explicite entre les impasses de certaines politiques économiques, le déclassement social et la montée du populisme d’extrême droite, jusqu’à faire de l’assaut du Capitole un symptôme politique d’un échec économique plus ancien. Il ajoute enfin des chapitres sur les angles morts raciaux de l’enseignement économique et sur la pandémie de COVID-19, pensée comme un révélateur de la fragilité de nos systèmes face aux cygnes noirs.
Pour un lecteur d’EconMacro, l’apport majeur du livre réside précisément dans cette articulation entre économie politique, macroéconomie et institutions. Komlos rappelle que la macroéconomie ne peut pas être réduite à une mécanique d’équilibre désincarnée. Les chapitres consacrés à Keynes, à la politique budgétaire, à la politique monétaire, au chômage, à la croissance, aux inégalités patrimoniales et au caractère contestable du PIB comme mesure du bien-être signalent une volonté de reconnecter l’analyse macroéconomique aux conflits distributifs, aux vulnérabilités sociales et aux contraintes institutionnelles. Autrement dit, l’économie redevient une science sociale, et non une branche appliquée de la géométrie.
Le livre est aussi intéressant parce qu’il intervient au croisement de plusieurs débats contemporains qui traversent aujourd’hui la recherche comme l’enseignement. Comment enseigner l’économie après 2008 ? Comment parler de mondialisation sans invisibiliser les perdants ? Comment penser l’efficacité sans évacuer la justice ? Comment réintroduire les rapports de force, les normes sociales, la régulation et la fragilité systémique dans des schémas devenus trop propres pour être vrais ? Sur tous ces points, Komlos propose aussi une protestation ; il propose une architecture intellectuelle alternative, nourrie par l’économie comportementale, l’économie institutionnelle et une lecture historique du capitalisme contemporain.
Bien entendu, un tel ouvrage appelle aussi la discussion. Le ton est parfois combatif, et certains lecteurs jugeront peut-être que la critique du courant dominant est formulée de manière trop frontale. Mais, c’est précisément ce qui fait l’intérêt du livre. Dans un moment où l’économie académique s’interroge de nouveau sur ses fondements, ses méthodes et sa responsabilité sociale, Komlos a le mérite rare de poser les questions sans détour. Son livre rappelle qu’un paradigme ne s’effondre jamais seulement. Ainsi, il devient faux ; il vacille surtout lorsque ses promesses explicatives cessent de correspondre à l’expérience historique des sociétés. Cette intuition traverse tout l’ouvrage.
Le profil de l’auteur renforce d’ailleurs la portée du propos. John Komlos est professeur émérite d’économie à l’université de Munich, titulaire de deux doctorats de l’université de Chicago en économie et en histoire, et il a enseigné notamment à Harvard, Duke, UNC et Vienne. Ses travaux l’ont conduit à défendre de longue date une approche plus réaliste et plus humaine de l’économie ; il est à l’origine du champ Economics and Human Biology. Son livre ne doit donc pas être lu comme un pamphlet isolé, mais comme l’aboutissement cohérent d’un programme intellectuel de long terme.
Au total, Réinventer l’économie pour le XXIᵉ siècle mérite d’être lu pour trois raisons. D’abord, parce qu’il propose une critique systématique des simplifications excessives qui continuent de structurer une partie de l’enseignement économique. Ensuite, puisqu’il reconnecte la théorie aux fractures du capitalisme contemporain : mondialisation, inégalités, financiarisation, populisme, vulnérabilités sanitaires et sociales. Enfin, parce qu’il pose une question de fond que l’on ne pourra pas indéfiniment éviter : à quoi sert une science économique qui oublie les êtres humains au nom de l’élégance de ses modèles ? Sur ce point, le livre de Komlos est une invitation salutaire à rouvrir le débat.